Tailles Légales de Capture (TLC) : réalité scientifique ou arbitrage politique ?

Tailles Légales de Capture (TLC) : réalité scientifique ou arbitrage politique ?

La protection de certains poissons, dont la truite fario, dans leur première année de reproduction est l’un des piliers de la gestion halieutique et passe par la définition d’une taille minimale de capture. Autrement dit, les dimensions de certaines espèces capturables « ne peuvent être inférieure à celles correspondant à l’âge de première reproduction » (article l436-5 du code de l’environnement).
Simple au premier abord, ce principe réglementaire ne l’est pas en pratique. La taille atteinte lors de la première reproduction de la truite est en effet extrêmement variable. De multiples facteurs interviennent et en premier lieu la richesse biologique des eaux (habitats, nourriture, etc.) et leurs profils thermiques. Ainsi des truites de montagne de moins d »une quinzaine de centimètre peuvent être matures et accusé alors un âge avancé de 3 ou 4 ans. A l’opposé, en plaine, elles peuvent atteindre une taille conséquente, supérieure à 30 cm, avant de se reproduire.
La réalité biologique de Salmo Trutta impliquerait donc autant de tailles légales de capture (TLC) que de milieux différents. Hors ce principe est dans l’absolu loin d’être appliqué et l’établissement d’une TLC relève plus souvent de considérations subjectives que scientifiques.

Ainsi, certaines situations sont, ou peuvent sembler, cocasses, pour ne pas dire abracadabrante, comme par exemple l’établissement tout récent d’une TLC à 23 cm pour l’ensemble des cours d’eau des Pyrénées-Orientales.
La géographie de ce département est en effet marquée par un fort contraste plaine/montagne avec, comme son nom l’indique, la partie est des Pyrénées, la plaine alluviale du Roussillon d’une altitude inférieure à 100 m et le massif des Corbières de 400 à 500 d’altitude qui s’étend jusqu’à l’Aude, l’ensemble étant traversé par trois réseaux hydrographiques, celui de l’Agly, de la Têt et du Tech. Dès lors, devant une telle disparité de paysage et donc de milieux naturels avec un étagement altitudinal important, on est en droit à s’attendre à une différenciation des TLC selon la situation comme cela existe déjà dans les autres départements des Pyrénées.

Mais pourquoi donc une TLC unique à l’échelle de ce département ? Un bulletin spécial d’Info pêche 66 intitulé « Réflexions sur la Taille Légale de Capture (TLC) des Truites Fario en rivière » et daté d’octobre 2018 préfigure la démarche avec comme postulat de départ que les truites des Pyrénées-Orientales se reproduisent à 3 ans (moyenne nationale) et donc d’étudier les tailles de ces poissons sur les trois bassins et la Cerdagne. Une publication de 2001 dans Le Bulletin Français de Pêche et de Pisciculture portant sur la taille des truites à 3 ans dans les rivières pyrénéennes est mise en avant avec une étude basée sur 215 sites, non pas des Pyrénées-Orientales comme il est écrit, mais « répartis sur l’ensemble de la chaîne pyrénéenne » (Lagarrigue et al. 2001). Une petite erreur d’appropriation sans doute !
Est présentée ensuite une synthèse des comptages réalisés, dont on ne sait par ailleurs de quand ils datent, qui débouche sur une « carte de synthèse des niveaux de protection des truites fario de 3 ans par une TLC à 20 cm ». Notons que comme on pouvait s’y attendre qu’une grande variabilité existe avec des truites considérées comme matures entre 140 et 250 mm, exception faite d’une station avec des sujets de déversement de taille plus importante. Dans le détail, il est quant même précisé que pour les affluents amonts de la Têt, du Tech et du Carol et du Sègre en Cerdagne la TLC de 20 cm semble globalement suffisante, d’où les scénarios projetés par la suite avec quatre options. Hors parmi ces quatre options, dont trois semblent prendre réellement en compte les facteurs biologiques, c’est la première qui a été retenue, en définitive la plus simple à mettre en œuvre. Ce choix nous semble évidement purement politique ?

Carte de synthèse des niveaux de protection des truites fario de 3 ans par une TLC à 20 cm (source : FDAPPMA 66)

La question d’augmenter la TLC est soulevée partout, et de plus en plus, le décret du 7 avril 2016 modifiant l’article R436-19 du Code de l’environnement permettant cette démarche. Une des croyances est que l’augmentation de la TLC favorisera la prise de poissons plus gros. Mais, sans rentrer dans les détails, plusieurs études sur les caractéristiques de développement des truites ont montré qu’il en était autrement avec entre autre des problèmes de compétition interspécifique qui ont pour conséquence un effet inverse avec une réduction du taux de croissance à cause du manque de ressources de base, comme la nourriture et les habitats, induit par un effectif plus important au sein d’un même cortège. Qui plus est, d’autres études dont une publiée en 2013 dans « Fish and Fisheries » par C Gwin et al. rapporte que lorsque la pression de pêche est importante et que les jeunes géniteurs sont protégés par une TLC, les grands poissons se raréfient dans les tronçons pêchés, ces derniers jouant un rôle capital pour le recrutement de juvéniles.

Pour en revenir à la décision prise dans les Pyrénées-Orientales, force est de constater que bon nombre de pêcheurs finiront par être frustré avec des truites qui arriveront – si elles y arrivent ? – péniblement à 23 cm dans nombre de ruisseaux et torrents, et tout ceci dans un contexte global plutôt morose pour la pêche de loisir. On pourrait même se demander s’il n’y a pas ici une tentative déguisée de no-kill avec un arrêt quasi programmé des prélèvements, faute de truites « maillées » ? Mais on touche un autre sujet, quoique !

Bibliographie

C Gwinn et al. 2013 : C GWINN (D.), S ALLEN (M.), D JOHNSTON (F.), BROWN (P.), R TODD (Ch.), ARLINGHAUS (R.). – Rethinking length based fisheries regulations : the value of protecting old and large fish with harvest slots, Fish and Fisheries, septembre 2013, p. 1-23.
Lagarrigue et al. 2001 : LAGARRIGUE (T.), BARAN (P.), LASCAUX (J.-M.), DELACOSTE (M.), ABAD (N.), LIM (P). – Taille à 3 ans de la truite commune (Salmo trutta L.) dans les rivières des Pyrénées françaises : relations avec les caractéristiques mésologiques et influence des aménagements hydroélectriques, Bulletin Français de Pêche et de Pisciculture, 2001, 357-360, p. 549-571

Une réaction au sujet de « Tailles Légales de Capture (TLC) : réalité scientifique ou arbitrage politique ? »

  1. La maille à 23 en capcir lladure galbe est une aberration.
    Le no kill généralisé l’est aussi.
    Ce qui me paraît plus adapté tant sur le plan de la protection que du prélèvement légitime serait une fenêtre de prélèvement. Par exemple entre 20 et 25cm.

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